Emploi et inactivité
Qui travaille en Belgique, qui ne travaille pas, et pourquoi ?
Cette rubrique ne donne pas de chiffres nouveaux : elle présente des analyses et des interprétations. Chaque auteur est situé dans son époque, son idée est résumée, puis confrontée aux données et à ses critiques ; chaque énoncé porte son statut (fait, résultat d’études, interprétation, jugement normatif). Les faits, les données des administrations et l’actualité sont dans la rubrique Questions · Emploi et inactivité.
Travail, chômage, vocation : dix auteurs à l’épreuve des faits.
Dix auteurs dont l’œuvre traite directement du travail : sa productivité, son rapport au capital, le chômage, sa place dans une vie humaine, la protection qui s’y attache, l’éducation, la discrimination et le revenu garanti. Pour chacun : le contexte, l’idée, ce que les données belges en disent, les critiques et l’actualité. Une thèse normative (ce qui est juste) ne se confirme pas par des chiffres ; une thèse empirique (ce qui se passe) peut l’être. Chaque carte précise de quel type d’énoncé il s’agit.
| Auteur | Question | Thèse | Type d’énoncé | Ce que disent les données |
|---|---|---|---|---|
| Adam Smith | D’où vient la richesse ? | De la division du travail, qui abrutit pourtant l’ouvrier | Empirique et normatif | La formation tout au long de la vie, que Smith réclamait déjà, progresse en Belgique |
| Karl Marx | Pourquoi le chômage persiste-t-il ? | Une « armée de réserve » pèse sur les salaires | Théorie explicative | Le lien entre chômage et salaires est observé, sans valider toute la théorie |
| John Maynard Keynes | Le chômage est-il volontaire ? | Il naît d’une demande insuffisante ; l’État doit la soutenir | Empirique | Les relances sont plus efficaces en récession ; l’écart belge tient surtout à l’inactivité |
| Max Weber | Pourquoi travaille-t-on autant ? | Le travail est devenu une vocation | Thèse historique | La thèse religieuse est contestée par les données |
| Hannah Arendt | Que vaut une vie hors du travail ? | Travail, œuvre et action ne se confondent pas | Philosophique | Une part croissante d’adultes est hors de l’emploi |
| Karl Polanyi | Le travail est-il une marchandise ? | Non : le soumettre au seul marché détruit la société | Historique et normatif | Peu de travailleurs pauvres en Belgique (4,1 % contre 8,3 %) |
| Gary Becker | Pourquoi le diplôme protège-t-il ? | L’éducation est un investissement ; discriminer coûte cher | Empirique | 39 points d’écart d’emploi selon le diplôme ; discrimination moindre dans les métiers en pénurie |
| Mortensen et Pissarides | Pourquoi des postes vacants et des chômeurs ? | Chercher et apparier prend du temps | Empirique | 3,8 % de postes vacants malgré 11,5 % de sous-utilisation |
| Robert Castel | Que se passe-t-il quand l’emploi stable s’effrite ? | La désaffiliation : perte d’emploi et de liens | Sociologique | Temps partiel subi et invalidité en hausse ; les liens sociaux ne sont pas mesurés |
| Philippe Van Parijs | Faut-il un revenu sans condition ? | Oui, pour une liberté réelle pour tous | Normatif et empirique | Les expériences ne montrent pas d’effondrement du travail |
Adam Smith1723-1790 · ÉcosseLa division du travail, et son prix
- Contexte
- Smith ouvre la Richesse des nations (1776) sur une manufacture d’épingles : divisée en dix-huit opérations, la fabrication multiplie la production par ouvrier.
- L’idée
- La division du travail est la première source de la richesse des nations. Mais au livre V (chap. 1), Smith prévient qu’un homme qui passe sa vie à répéter quelques gestes simples devient aussi ignorant qu’une créature humaine peut l’être ; il demande que l’État finance une instruction de base pour le peuple.
- Le mécanisme
- La spécialisation accroît l’habileté et économise le temps ; elle appauvrit aussi l’esprit de ceux qu’elle enferme dans une tâche.
- Type d’énoncé
- Empirique pour les gains de productivité ; Normatif pour l’instruction publique.
- Ce que disent les données
- Fait En 2025, 18,0 % des 25-64 ans ont suivi une formation au cours des quatre dernières semaines en Belgique, contre 13,7 % dans l’Union (Eurostat, sdg_04_60). Fait L’écart d’emploi avec l’Union se concentre chez les peu diplômés (voir la fiche Emploi).
- Critiques et limites
- L’exemple des épingles est repris de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. La division du travail mondiale (délocalisations) crée des gagnants et des perdants que Smith n’analyse pas.
- Pourquoi c’est actuel
- Automatisation, requalification des travailleurs, formation continue : la double face de la spécialisation reste au cœur des politiques de l’emploi.
- Sources
- Smith, A. (1776). An Inquiry into the Nature and Causes of the Wealth of Nations, livre I, chap. 1 ; livre V, chap. 1.
Karl Marx1818-1883 · Allemagne, LondresL’armée de réserve et l’aliénation
- Contexte
- Dans les Manuscrits de 1844, Marx décrit le travail aliéné ; dans Le Capital (1867), il analyse le salariat industriel anglais.
- L’idée
- Le salarié vend sa force de travail ; la valeur qu’il produit au-delà de son salaire revient au capitaliste. Le chômage n’est pas un accident : une « armée industrielle de réserve » de chômeurs pèse sur les salaires et discipline ceux qui travaillent. Le travail salarié est aliéné : l’ouvrier ne maîtrise ni son produit ni son activité.
- Le mécanisme
- Quand le chômage est élevé, les salariés ont moins de pouvoir de négociation.
- Type d’énoncé
- Théorie explicative ; la relation entre chômage et salaires est testable.
- Ce que disent les données
- Résultat d’études Une relation négative entre chômage local et niveau des salaires, la « courbe des salaires », s’observe dans de nombreux pays (Blanchflower et Oswald, 1994). Elle ne valide pas pour autant la théorie de la valeur-travail. Fait En Belgique, le chômage (6,2 % en 2025) est proche de la moyenne européenne (6,0 %).
- Critiques et limites
- La théorie de la valeur-travail est abandonnée par la plupart des économistes. Les salaires réels ont fortement progressé depuis le XIXe siècle, et la sécurité sociale a changé la situation des chômeurs.
- Pourquoi c’est actuel
- Les débats sur le pouvoir de négociation des salariés, les contrats précaires ou le travail des plateformes reprennent ses questions.
- Sources
- Marx, K. (1844). Ökonomisch-philosophische Manuskripte. Marx, K. (1867). Das Kapital, livre I. Blanchflower, D. G. et Oswald, A. J. (1994). The Wage Curve. MIT Press.
John Maynard Keynes1883-1946 · Royaume-UniLe chômage involontaire
- Contexte
- Économiste à Cambridge, Keynes publie la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie en 1936, en pleine crise des années 1930.
- L’idée
- Le chômage peut être involontaire : des personnes prêtes à travailler au salaire courant ne trouvent pas d’emploi, parce que la demande globale (consommation et investissement) est insuffisante. Baisser les salaires peut aggraver la situation en réduisant la demande. En récession, l’État doit soutenir la demande.
- Le mécanisme
- Les entreprises embauchent en fonction des ventes qu’elles anticipent ; si tout le monde épargne en même temps, la demande s’effondre.
- Type d’énoncé
- Empirique : ses effets ont été mesurés.
- Ce que disent les données
- Résultat d’études Les dépenses publiques soutiennent davantage l’activité en récession qu’en période de croissance (Auerbach et Gorodnichenko, 2012). Après 2010, les plans d’austérité européens ont coûté plus de croissance que prévu (Blanchard et Leigh, 2013). Interprétation En Belgique, l’écart d’emploi avec l’Union ne vient pas du chômage, proche de la moyenne, mais de l’inactivité : une politique de demande n’y répond que partiellement.
- Critiques et limites
- Milton Friedman (1968) oppose un « taux de chômage naturel » que la relance ne peut réduire durablement ; la stagflation des années 1970 a affaibli le keynésianisme. Les chômeurs de longue durée ou les personnes en invalidité relèvent de difficultés structurelles plus que conjoncturelles.
- Pourquoi c’est actuel
- Plans de relance après 2008 et 2020, chômage temporaire pendant la pandémie : les instruments keynésiens restent mobilisés à chaque crise.
- Sources
- Keynes, J. M. (1936). The General Theory of Employment, Interest and Money. Macmillan. Auerbach, A. J. et Gorodnichenko, Y. (2012). Measuring the Output Responses to Fiscal Policy. American Economic Journal: Economic Policy, 4(2), 1-27. Blanchard, O. et Leigh, D. (2013). Growth Forecast Errors and Fiscal Multipliers. American Economic Review, 103(3), 117-120.
Max Weber1864-1920 · AllemagneLe travail comme vocation
- Contexte
- Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), Weber cherche pourquoi le capitalisme moderne s’est d’abord développé dans des régions protestantes.
- L’idée
- La Réforme fait du travail une vocation (Beruf) : réussir dans son métier devient un signe d’élection. Cette ascèse dans le monde a forgé un « esprit » du capitalisme, qui survit ensuite comme une « cage d’acier » sans son fondement religieux.
- Le mécanisme
- Une éthique religieuse modifie les comportements économiques : travail, épargne, méfiance envers la jouissance.
- Type d’énoncé
- Thèse historique et sociologique, discutée avec des données.
- Ce que disent les données
- Résultat d’études Sascha Becker et Ludger Woessmann (2009), avec des données prussiennes du XIXe siècle, expliquent l’avance économique des régions protestantes surtout par l’alphabétisation (lire la Bible), plutôt que par une éthique du travail. Fait En Belgique, le taux d’emploi est passé de 61,2 % en 1993 à 72,8 % en 2025, surtout grâce aux femmes et aux 55-64 ans : les normes autour du travail changent vite.
- Critiques et limites
- La causalité religieuse est difficile à isoler ; des pays catholiques se sont industrialisés tôt (la Belgique en est un exemple). Weber lui-même présentait sa thèse comme une affinité, pas comme une cause unique.
- Pourquoi c’est actuel
- Les débats sur la « valeur travail », l’allongement des carrières ou l’activation des allocataires mobilisent l’idée d’un devoir moral de travailler.
- Sources
- Weber, M. (1904-1905). Die protestantische Ethik und der « Geist » des Kapitalismus. Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, 20-21. Becker, S. O. et Woessmann, L. (2009). Was Weber Wrong? A Human Capital Theory of Protestant Economic History. Quarterly Journal of Economics, 124(2), 531-596.
Hannah Arendt1906-1975 · Allemagne, États-UnisTravail, œuvre, action
- Contexte
- Philosophe juive allemande réfugiée aux États-Unis, Arendt publie Condition de l’homme moderne (The Human Condition) en 1958.
- L’idée
- Elle distingue le travail (activité cyclique qui entretient la vie), l’œuvre (fabrication d’objets durables) et l’action (agir avec d’autres dans l’espace public). Les sociétés modernes ont tout ramené au travail ; dès le prologue, elle s’inquiète d’une « société de travailleurs sans travail », pour qui il ne resterait aucune autre activité qui donne sens.
- Le mécanisme
- Quand le travail devient la seule mesure de la valeur sociale, perdre son emploi revient à perdre sa place.
- Type d’énoncé
- Philosophique et normatif.
- Ce que disent les données
- Fait En Belgique, 576 643 personnes sont en invalidité fin 2025, +19 % depuis 2021 (INAMI, chiffre provisoire ; voir la fiche Invalidité). Interprétation Les statistiques de l’emploi ne voient ni le travail domestique, ni le soin aux proches, ni l’engagement civique : ce qu’Arendt appelle l’action échappe aux indicateurs.
- Critiques et limites
- Sa distinction entre travail et œuvre est jugée trop tranchée ; sa lecture de Marx est discutée. Elle propose une critique plus qu’une politique.
- Pourquoi c’est actuel
- Le débat sur la place des activités non rémunérées (aidants proches, bénévolat) et sur le sens du travail prolonge son analyse.
- Sources
- Arendt, H. (1958). The Human Condition. University of Chicago Press. INAMI, statistiques de l’invalidité (voir la fiche Invalidité).
Karl Polanyi1886-1964 · Autriche-Hongrie, Royaume-Uni, CanadaLe travail, marchandise fictive
- Contexte
- Économiste et historien, Polanyi écrit La Grande Transformation (1944) pendant la guerre, pour comprendre l’effondrement de la civilisation libérale du XIXe siècle.
- L’idée
- Le travail, la terre et la monnaie sont des marchandises fictives : ils ne sont pas produits pour être vendus. Les soumettre entièrement au marché détruit la société qui les porte. D’où un « double mouvement » : chaque extension du marché suscite des protections sociales en retour (législation du travail, assurances, syndicats).
- Le mécanisme
- Un salarié ne peut pas « attendre » qu’un meilleur prix se présente comme un stock de marchandises : sans revenu de remplacement, il doit accepter n’importe quelle offre.
- Type d’énoncé
- Thèse historique et normative ; l’idée de « démarchandisation » a ensuite été mesurée par Esping-Andersen (voir les Lectures).
- Ce que disent les données
- Fait 4,1 % des Belges en emploi vivent sous le seuil de pauvreté, contre 8,3 % dans l’Union (Eurostat, ilc_iw01, enquête 2025 ; voir la fiche 07). Interprétation Salaire minimum, concertation sociale, indexation automatique et prestations sociales sont des explications possibles de cet écart, dans le sens du « double mouvement » ; ce chiffre seul ne permet ni de le démontrer ni de dire lequel de ces mécanismes compte le plus.
- Critiques et limites
- Son récit de Speenhamland (1795), un complément de salaire versé aux pauvres anglais qu’il juge désastreux, repose sur le rapport de la commission de 1834, dont les historiens ont depuis contesté les conclusions (Block et Somers, 2003).
- Pourquoi c’est actuel
- Plateformes numériques, flexibilité du marché du travail, activation des allocataires : on y relit la tension entre marché et protection.
- Sources
- Polanyi, K. (1944). The Great Transformation. Farrar & Rinehart. Block, F. et Somers, M. (2003). In the Shadow of Speenhamland: Social Policy and the Old Poor Law. Politics & Society, 31(2), 283-323.
Gary Becker1930-2014 · États-UnisCapital humain et discrimination
- Contexte
- Économiste à Chicago, prix Nobel 1992, Becker étend l’analyse économique à l’éducation (Human Capital, 1964) et à la discrimination (The Economics of Discrimination, 1957).
- L’idée
- L’éducation est un investissement : elle accroît la productivité, donc les chances d’emploi et le salaire. La discrimination est un « goût » coûteux : l’employeur qui écarte un candidat compétent pour son origine se prive d’un salarié productif, et la concurrence devrait le pénaliser.
- Le mécanisme
- Plus le recrutement est difficile, plus discriminer coûte cher à l’employeur.
- Type d’énoncé
- Empirique : ses prédictions sont testables.
- Ce que disent les données
- Fait En Belgique, 86,0 % des diplômés du supérieur sont en emploi, contre 46,7 % des peu diplômés (Eurostat, 2025 ; fiche 06). Résultat d’études Un test par CV fictifs en Flandre confirme la prédiction sur la discrimination : les candidats au nom étranger sont aussi souvent invités que les natifs dans les métiers en pénurie, mais doivent envoyer deux fois plus de candidatures ailleurs (Baert et al., 2015).
- Critiques et limites
- Le diplôme peut aussi servir de simple signal de capacités préexistantes (Spence, 1973) : l’écart d’emploi ne mesure pas alors ce que l’école ajoute. Kenneth Arrow (1973) décrit une discrimination « statistique », fondée sur des moyennes de groupe, que la concurrence n’élimine pas.
- Pourquoi c’est actuel
- Formation des chômeurs, reconnaissance des diplômes étrangers, lutte contre la discrimination à l’embauche : trois débats belges qui reposent sur ces deux théories.
- Sources
- Becker, G. S. (1957). The Economics of Discrimination. University of Chicago Press. Becker, G. S. (1964). Human Capital. NBER et Columbia University Press. Spence, M. (1973). Job Market Signaling. Quarterly Journal of Economics, 87(3), 355-374. Arrow, K. J. (1973). The Theory of Discrimination. Dans O. Ashenfelter et A. Rees (dir.), Discrimination in Labor Markets. Princeton University Press. Baert, S., Cockx, B., Gheyle, N. et Vandamme, C. (2015). Is There Less Discrimination in Occupations Where Recruitment Is Difficult? ILR Review, 68(3), 467-500.
Dale Mortensen et Christopher Pissarides1939-2014 · États-Unis ; né en 1948 · Chypre, Royaume-UniChercher un emploi prend du temps
- Contexte
- Avec Peter Diamond, ils reçoivent le prix Nobel d’économie 2010 pour l’analyse des marchés « avec frictions de recherche ». Leur article de référence date de 1994.
- L’idée
- Le chômage n’est ni seulement volontaire ni seulement dû à la demande : trouver le bon emploi, et pour l’employeur le bon candidat, prend du temps et coûte. Des postes vacants et des chômeurs coexistent donc en permanence. La relation entre les deux s’appelle la courbe de Beveridge.
- Le mécanisme
- Si les postes vacants augmentent sans que le chômage baisse, l’appariement entre offres et demandes se détériore (qualifications, géographie, information).
- Type d’énoncé
- Empirique : modèle formel testé sur les données.
- Ce que disent les données
- Fait En 2025, 3,8 % des postes sont vacants en Belgique (2,1 % dans l’Union), alors que 11,5 % de la main-d’œuvre élargie est inemployée ou sous-employée (fiche 05). Interprétation Ce couple de chiffres est compatible avec un problème d’appariement ; il ne permet pas de dire si ce sont les qualifications, la langue ou la mobilité qui dominent.
- Critiques et limites
- Robert Shimer (2005) montre que le modèle standard reproduit mal l’ampleur des variations du chômage et des vacances d’emploi observées aux États-Unis : il faut y ajouter des rigidités de salaire.
- Pourquoi c’est actuel
- Les listes de « métiers en pénurie » des Régions et les politiques de mobilité entre Bruxelles, la Wallonie et la Flandre s’appuient sur ce cadre.
- Sources
- Mortensen, D. T. et Pissarides, C. A. (1994). Job Creation and Job Destruction in the Theory of Unemployment. Review of Economic Studies, 61(3), 397-415. Shimer, R. (2005). The Cyclical Behavior of Equilibrium Unemployment and Vacancies. American Economic Review, 95(1), 25-49.
Robert Castel1933-2013 · FranceLa désaffiliation
- Contexte
- Sociologue (EHESS), Castel publie Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat en 1995, quand le chômage de masse s’installe en Europe.
- L’idée
- Au XXe siècle, le salariat est devenu le support d’une protection : droits sociaux, retraite, assurance chômage. C’est la « société salariale ». Quand l’emploi stable s’effrite, apparaissent des « surnuméraires », et un processus de désaffiliation qui cumule la perte d’emploi et la fragilisation des liens sociaux. Castel distingue des zones d’intégration, de vulnérabilité et de désaffiliation.
- Le mécanisme
- La protection sociale étant attachée à l’emploi, perdre un emploi stable fragilise à la fois le revenu, les droits et la place dans la société.
- Type d’énoncé
- Thèse sociologique et historique, appuyée sur des données mais non testable comme un modèle.
- Ce que disent les données
- Fait En Belgique, 3,6 % de la main-d’œuvre élargie travaille à temps partiel et voudrait travailler plus (2025, fiche 05) ; 576 643 personnes sont en invalidité fin 2025 (fiche 03). Interprétation Ces chiffres décrivent des zones que Castel appellerait de vulnérabilité ; ils ne mesurent pas les liens sociaux, qui sont au cœur de sa notion de désaffiliation.
- Critiques et limites
- Son analyse part du cas français. Une objection fréquente : la « société salariale » de l’après-guerre qu’il prend pour référence protégeait surtout les hommes en emploi stable : beaucoup de femmes n’y accédaient qu’à travers les droits de leur conjoint.
- Pourquoi c’est actuel
- Statuts hybrides, flexi-jobs, travail de plateforme : la question de savoir à quoi rattacher la protection sociale, si ce n’est plus à l’emploi stable, reste ouverte.
- Sources
- Castel, R. (1995). Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat. Fayard. Castel, R. (2013). Autour du livre. Les métamorphoses de la question sociale. Vie sociale, 1, 21-39.
Philippe Van Parijsné en 1951 · BelgiqueUne liberté réelle pour tous
- Contexte
- Philosophe à l’UCLouvain, cofondateur du réseau mondial pour le revenu de base, Van Parijs publie Real Freedom for All en 1995, puis Basic Income avec Yannick Vanderborght en 2017.
- L’idée
- Une société juste doit maximiser la liberté réelle des moins favorisés : pas seulement le droit de faire ce que l’on veut, mais les moyens de le faire. Il propose un revenu de base versé à chacun, sans condition de ressources ni obligation de travailler, au niveau le plus élevé qui soit durablement finançable.
- Le mécanisme
- Un revenu garanti permet de refuser un emploi indigne, de se former, de prendre soin d’un proche ou de créer une activité ; il supprime aussi le piège où reprendre un emploi fait perdre une allocation.
- Type d’énoncé
- Normatif pour la justification ; Empirique pour les effets sur le travail.
- Ce que disent les données
- Résultat d’études Les expériences de revenu sans condition ne montrent pas d’effondrement du travail : léger gain d’emploi en Finlande, pas d’effet sur l’emploi en Alaska, baisse modérée des heures aux États-Unis (voir la question 5 de la partie Recherche). Aucune ne teste un revenu universel permanent financé par l’impôt.
- Critiques et limites
- L’objection de réciprocité : ceux qui bénéficient de la coopération sociale doivent y contribuer (White, 2003). John Rawls (1988) écrit que ceux qui surfent toute la journée à Malibu devraient trouver eux-mêmes de quoi vivre. Le coût d’un revenu de base élevé et son financement restent le principal obstacle.
- Pourquoi c’est actuel
- Limitation dans le temps des allocations de chômage depuis 2026, débat sur l’activation : la Belgique se situe à l’opposé de sa proposition, ce qui en fait un point de comparaison utile.
- Sources
- Van Parijs, P. (1995). Real Freedom for All: What (if Anything) Can Justify Capitalism? Oxford University Press. Van Parijs, P. et Vanderborght, Y. (2017). Basic Income: A Radical Proposal for a Free Society and a Sane Economy. Harvard University Press. White, S. (2003). The Civic Minimum. Oxford University Press. Rawls, J. (1988). The Priority of Right and Ideas of the Good. Philosophy & Public Affairs, 17(4), 251-276.
Choix des auteurs : ceux dont l’œuvre traite directement du travail et du chômage, des classiques (Smith, Marx, Weber) aux théories contemporaines (Becker, Mortensen et Pissarides, Castel, Van Parijs). Friedman, Esping-Andersen, Mead, Gorz, Jahoda et d’autres sont résumés dans les « Lectures » plus bas. Références vérifiées dans Crossref le 19 octobre 2026 quand un DOI existe. Les citations sont traduites ou résumées par Au plus Juste ; les références renvoient aux éditions originales.
Que doit la société à ceux qui ne travaillent pas, et qu’attend-elle d’eux ?
Les données ne tranchent pas cette question : elle dépend de ce qu’on juge juste. Neuf traditions y répondent, chacune par son meilleur argument et sa principale critique. L’ordre change à chaque visite.
Les textes cités.
Les références de chaque auteur figurent dans sa carte (« Sources »).
Œuvres citées dans les lectures
- Doeringer, P. et Piore, M. (1971). Internal Labor Markets and Manpower Analysis.
- Esping-Andersen, G. (1990). The Three Worlds of Welfare Capitalism. Polity Press.
- Friedman, M. (1968). « The Role of Monetary Policy ». American Economic Review, 58(1), 1-17.
- Gorz, A. (1988). Métamorphoses du travail. Quête du sens. Galilée.
- Jahoda, M., Lazarsfeld, P. et Zeisel, H. (1933). Die Arbeitslosen von Marienthal.
- Keynes, J. M. (1936). The General Theory of Employment, Interest and Money. Macmillan.
- Marx, K. (1867). Das Kapital, livre I.
- Mead, L. M. (1986). Beyond Entitlement: The Social Obligations of Citizenship. Free Press.
- Pie XI (1931). Encyclique Quadragesimo anno.