Justice et sécurité
La criminalité augmente-t-elle, et la prison nous protège-t-elle ?
Cette rubrique ne donne pas de chiffres nouveaux : elle présente des analyses et des interprétations. Chaque auteur est situé dans son époque, son idée est résumée, puis confrontée aux données et à ses critiques ; chaque énoncé porte son statut (fait, résultat d’études, interprétation, jugement normatif). Les faits, les données des administrations et l’actualité sont dans la rubrique Questions · Justice et sécurité.
Punir, obéir, protéger : cinq auteurs à l’épreuve des faits.
Ces cinq auteurs ont été retenus parce que leur œuvre traite directement de la peine, de la loi ou de la sécurité. Pour chacun : le contexte, l’idée, le mécanisme, ce que les données en disent, les critiques, et pourquoi la question reste actuelle en Belgique. Une thèse normative (ce qui est juste) ne se confirme pas par des chiffres ; une thèse empirique (ce qui marche) peut l’être. Chaque carte précise de quel type d’énoncé il s’agit.
| Auteur | Question | Thèse | Type d’énoncé | Ce que disent les données |
|---|---|---|---|---|
| Platon et Socrate | À quoi sert la peine ? Faut-il obéir à une loi injuste ? | Punir pour l’avenir et pour rendre meilleur ; obéir aux lois de la cité | Normatif, avec une hypothèse empirique (la peine prévient) | La prison n’améliore pas en moyenne : effet nul ou légèrement défavorable sur la récidive |
| Beccaria | Quelles peines une société peut-elle infliger ? | Des peines prévues par la loi, proportionnées et certaines plutôt que cruelles | Normatif et empirique | Confirmé : la certitude d’être pris dissuade plus que la sévérité |
| Kant | Pourquoi punir ? | Parce que la faute a été commise, et à sa mesure, jamais comme simple moyen | Normatif | Aucune donnée ne peut le confirmer ou l’infirmer |
| Weber | Qu’est-ce que l’État ? | Le monopole de la violence physique légitime sur un territoire | Définition sociologique | La légitimité perçue de la police augmente la coopération du public |
| Schmitt | Qui décide en cas de crise ? | Est souverain celui qui décide de l’exception | Normatif (et politiquement compromis) | Non testable ; la Belgique a choisi la voie inverse (art. 187 de la Constitution) |
Platon et SocrateAthènes, Ve-IVe siècle av. J.-C.Punir pour l’avenir, et obéir aux lois
- Contexte
- Socrate est condamné à mort en 399 av. J.-C. pour impiété et corruption de la jeunesse. Son élève Platon rapporte ses derniers jours dans l’Apologie, le Criton et le Phédon, puis développe sa propre réflexion sur la peine dans le Protagoras, le Gorgias et les Lois.
- L’idée
- Dans le Criton, Socrate refuse de s’évader : fuir reviendrait à détruire les lois qui l’ont fait naître et élevé ; on doit les persuader ou leur obéir. Dans le Protagoras (324a-b), on ne punit pas raisonnablement pour une faute passée, qui ne peut être défaite, mais pour l’avenir : pour que ni le coupable ni ceux qui le voient punir ne recommencent. Dans le Gorgias (476a-479e), la peine juste est un remède pour l’âme : mieux vaut être puni que rester impuni.
- Le mécanisme
- La peine agit par l’exemple (dissuasion, avant la lettre) et par l’amendement du coupable.
- Type d’énoncé
- Normatif pour le devoir d’obéissance et la peine comme remède ; hypothèse empirique pour l’idée que la peine prévient et améliore.
- Ce que disent les données
- Fait En Belgique, 44,1 % des personnes libérées de prison entre 2003 et 2005 y sont retournées dans les cinq à huit ans (INCC, rapport n° 38). Ce chiffre seul ne dit pas ce qui se serait passé sans prison. Résultat d’études Les recherches qui comparent la prison et les peines sans prison concluent à un effet nul ou légèrement défavorable de l’emprisonnement sur la récidive (Nagin, Cullen et Jonson, 2009). L’idée que la peine améliore le condamné n’est donc pas confirmée pour la prison en tant que telle.
- Critiques et limites
- Karl Popper (1945) voit dans la cité idéale de Platon un modèle autoritaire ; dans les Lois, la « guérison » du coupable peut justifier des peines très dures, y compris pour l’impiété. Le devoir d’obéissance du Criton est discuté par les théories de la désobéissance civile : Hannah Arendt (1970) la défend comme une forme d’action collective et publique dans une démocratie.
- Pourquoi c’est actuel
- La loi de principes du 12 janvier 2005 assigne à l’exécution de la peine des buts proches de ceux de Platon : réparer le tort causé, réhabiliter le condamné, préparer sa réinsertion, limiter les effets nuisibles de la détention.
- Sources
- Platon, Criton ; Protagoras, 324a-b ; Gorgias, 476a-479e ; Lois, livre IX. Mackenzie, M. M. (1981). Plato on Punishment. University of California Press. Popper, K. (1945). The Open Society and Its Enemies. Routledge. Arendt, H. (1970). « Civil Disobedience », repris dans Crises of the Republic (1972). Nagin, D. S., Cullen, F. T. et Jonson, C. L. (2009). Imprisonment and Reoffending. Crime and Justice, 38. Loi de principes : présentation.
Cesare Beccaria1738-1794 · MilanLa certitude de la peine compte plus que sa dureté
- Contexte
- Juriste milanais des Lumières, Beccaria publie anonymement Dei delitti e delle pene (Des délits et des peines) à Livourne en 1764. Le livre, traduit en français dès 1766 et commenté par Voltaire, inspire les réformes pénales de toute l’Europe.
- L’idée
- Seule la loi peut fixer les délits et les peines (principe de légalité) ; la peine doit être proportionnée au tort fait à la société ; la torture et la peine de mort doivent être abolies. Surtout, c’est la certitude et la rapidité de la peine, bien plus que sa sévérité, qui détournent du crime.
- Le mécanisme
- Un individu qui pèse les avantages du délit contre le risque d’être puni : une sanction modérée mais presque sûre pèse davantage qu’une sanction terrible mais improbable.
- Type d’énoncé
- Normatif pour la légalité, la proportion et l’abolition ; empirique pour la dissuasion, et donc vérifiable.
- Ce que disent les données
- Résultat d’études Deux siècles et demi plus tard, les synthèses de la recherche donnent largement raison à Beccaria : la certitude d’être arrêté dissuade beaucoup plus que la sévérité de la peine (Nagin, 2013) ; la criminalité réagit à la présence policière, alors que les preuves d’un effet de peines plus lourdes sont bien plus minces (Chalfin et McCrary, 2017). À Londres, le renforcement policier qui a suivi les attentats de juillet 2005 s’est accompagné d’une baisse de la criminalité dans les quartiers concernés (Draca, Machin et Witt, 2011, expérience naturelle). Nuance : la sévérité n’est pas sans effet, puisqu’en Italie la peine encourue en cas de récidive a modifié les comportements (Drago, Galbiati et Vertova, 2009).
- Critiques et limites
- Le modèle suppose des individus qui calculent ; or beaucoup d’infractions sont impulsives ou liées à l’alcool, à la drogue ou à la détresse. Beccaria lui-même proposait de remplacer la peine de mort par une servitude perpétuelle, jugée plus dissuasive : son humanisme est d’abord une recherche d’efficacité. Michel Foucault (1975) y voit moins une humanisation qu’une manière de punir plus régulièrement et plus profondément.
- Pourquoi c’est actuel
- La Belgique a aboli la peine de mort en 1996 ; la dernière exécution remontait à 1950, pour un crime de guerre (Amnesty International, 1996). Le nouveau Code pénal, en vigueur depuis le 1er septembre 2026, classe les peines en huit niveaux : une échelle graduée qui s’inscrit dans la logique de proportion défendue par Beccaria. Et la recherche sur la dissuasion pèse dans le débat sur l’exécution des courtes peines : ce qui compte le plus est la probabilité d’être sanctionné.
- Sources
- Beccaria, C. (1764). Dei delitti e delle pene. Livourne. Nagin, D. S. (2013). Deterrence in the Twenty-First Century. Crime and Justice, 42, 199-263. Chalfin, A. et McCrary, J. (2017). Criminal Deterrence: A Review of the Literature. Journal of Economic Literature, 55(1), 5-48. Draca, M., Machin, S. et Witt, R. (2011). Panic on the Streets of London. American Economic Review, 101(5), 2157-2181. Drago, F., Galbiati, R. et Vertova, P. (2009). The Deterrent Effects of Prison. Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Gallimard. Amnesty International (1996). Bulletin Peine de mort, ACT 53/03/96. Nouveau Code pénal : Union des Villes et Communes de Wallonie.
Emmanuel Kant1724-1804 · KönigsbergOn punit parce que la faute a été commise
- Contexte
- Dans la Doctrine du droit, première partie de la Métaphysique des mœurs (1797), Kant consacre une remarque au droit de punir (édition de l’Académie, tome VI, p. 331-337).
- L’idée
- La peine ne peut jamais être infligée comme un simple moyen au service d’un autre bien, pour la société ou pour le condamné lui-même : on punit parce que la personne a commis un crime. La mesure de la peine est l’égalité entre le mal commis et le mal infligé (le talion, compris comme principe de proportion). D’où l’exemple célèbre : une société sur le point de se dissoudre devrait encore exécuter le dernier meurtrier détenu en prison, pour que chacun reçoive ce que valent ses actes. Kant défend ainsi la peine de mort pour le meurtre.
- Le mécanisme
- Aucun : c’est précisément le point. La peine se justifie par la justice due, pas par ses effets. Punir pour dissuader traiterait le condamné comme un instrument.
- Type d’énoncé
- Normatif. Une lecture répandue nuance ce rétributivisme : chez Kant, la menace de la loi viserait à dissuader, mais l’exécution de la peine resterait bornée par la stricte rétribution (Byrd, 1989).
- Ce que disent les données
- Interprétation Aucune étude ne peut confirmer ou réfuter le rétributivisme, puisqu’il ne repose pas sur des effets. Les données en montrent pourtant la difficulté pratique : une justice ne punit que ce qu’elle connaît, et seules 15,7 % des victimes de violences sexuelles hors famille ont signalé les faits à la police (Moniteur de sécurité 2021). Le principe « à chaque faute sa peine » reste un idéal lointain.
- Critiques et limites
- Le talion est impraticable pour la plupart des infractions, et il faut une autre règle pour fixer l’échelle des peines. La défense kantienne de la peine de mort est aujourd’hui écartée en Europe : le Protocole n° 13 à la Convention européenne des droits de l’homme, en vigueur depuis le 1er juillet 2003, l’abolit en toutes circonstances. Enfin, une peine juste peut ne protéger personne.
- Pourquoi c’est actuel
- L’idée que la peine doit correspondre à la gravité de la faute, et non à l’intérêt du moment, reste au cœur des débats sur les peines « exemplaires » ou sur la durée de la détention préventive.
- Sources
- Kant, I. (1797). Die Metaphysik der Sitten, Rechtslehre, Allgemeine Anmerkung E (Ak. VI, 331-337). Byrd, B. S. (1989). Kant’s Theory of Punishment: Deterrence in its Threat, Retribution in its Execution. Law and Philosophy, 8(2), 151-200. Conseil de l’Europe, abolition de la peine de mort en Europe (Protocoles n° 6 et 13).
Max Weber1864-1920 · AllemagneL’État, monopole de la violence légitime
- Contexte
- Sociologue allemand, Weber prononce à Munich, en janvier 1919, en pleine révolution, la conférence Politik als Beruf (« La politique comme vocation »), publiée la même année.
- L’idée
- L’État moderne est la communauté humaine qui, sur un territoire donné, revendique avec succès le monopole de la violence physique légitime. Le mot important est « légitime » : la domination tient durablement parce qu’elle est crue fondée, et dans l’État moderne, par la croyance en la légalité de règles impersonnelles. Économie et société (1922, posthume) distingue trois types de domination légitime : traditionnelle, charismatique et légale-rationnelle.
- Le mécanisme
- La sécurité ne repose pas seulement sur la force disponible, mais sur l’acceptation de l’autorité qui l’exerce.
- Type d’énoncé
- Définition sociologique, qui ne dit pas quand la violence est juste ; son volet sur la légitimité, lui, a été testé.
- Ce que disent les données
- Fait En 2024, la Belgique consacre 1,7 % de son PIB à l’ordre et à la sécurité publics (police, tribunaux, prisons, secours), comme l’ensemble de l’Union (Eurostat, gov_10a_exp, fonction GF03). Résultat d’études Une revue systématique de la recherche internationale montre que les interventions policières fondées sur un dialogue perçu comme équitable augmentent la satisfaction, la confiance et la coopération du public ; l’effet sur la récidive est faible (Mazerolle et al., 2013). La légitimité n’est donc pas un mot creux : elle a des effets mesurables.
- Critiques et limites
- La définition décrit l’État sans dire ce qui rend une violence légitime. Hannah Arendt (1970) renverse la perspective : le pouvoir naît de l’action commune, et la violence apparaît quand le pouvoir se perd ; plus un État doit recourir à la force, moins il a d’autorité. Le monopole lui-même s’effrite avec la sécurité privée et la coopération internationale.
- Pourquoi c’est actuel
- Les débats belges sur la confiance envers la police, la sécurité privée ou le partage des compétences entre police fédérale et polices locales sont des questions wébériennes : qui exerce la contrainte, et au nom de quoi ?
- Sources
- Weber, M. (1919). Politik als Beruf. Duncker & Humblot. Weber, M. (1922). Wirtschaft und Gesellschaft. Mohr (Siebeck). Mazerolle, L., Bennett, S., Davis, J., Sargeant, E. et Manning, M. (2013). Legitimacy in Policing: A Systematic Review. Campbell Systematic Reviews, 9(1). Arendt, H. (1970). On Violence. Harcourt, Brace & World.
Carl Schmitt1888-1985 · AllemagneCelui qui décide de l’exception
- Contexte
- Juriste allemand, Schmitt critique la démocratie parlementaire de Weimar. Il adhère au parti nazi le 1er mai 1933 et justifie en 1934, dans l’article « Der Führer schützt das Recht », les assassinats politiques de la nuit du 30 juin 1934. Il est étudié ici pour ses thèses, toujours discutées, non pour les cautionner.
- L’idée
- « Est souverain celui qui décide de la situation d’exception » (Théologie politique, 1922). Le droit ne peut prévoir toutes les situations ; dans une crise grave, la décision prime sur la norme. Dans La Notion de politique (1927), le politique se définit par la distinction entre l’ami et l’ennemi.
- Le mécanisme
- Face à une menace, l’autorité suspend les règles ordinaires pour sauver l’ordre lui-même.
- Type d’énoncé
- Normatif et juridique ; non testable par des données.
- Ce que disent les faits
- Fait La Constitution belge prend le contre-pied de Schmitt : son article 187 dispose qu’elle « ne peut être suspendue en tout ni en partie ». Après les attentats de 2015 et 2016, la Belgique n’a pas proclamé d’état d’urgence ; elle a adopté des mesures par la loi ordinaire et déployé des militaires en rue de janvier 2015 à 2021, le gouvernement décidant fin 2020 d’y mettre fin au 1er septembre 2021 si la menace restait stable (BX1, 2020). Interprétation Ces mesures « temporaires » ont duré plus de six ans : c’est la tendance que décrit Giorgio Agamben (2003), pour qui l’exception tend à devenir une technique ordinaire de gouvernement.
- Critiques et limites
- Hans Kelsen (1931) lui répond que le gardien de la Constitution doit être un juge constitutionnel, pas un chef de l’exécutif : c’est le modèle qu’a suivi l’Europe d’après-guerre, Belgique comprise (Cour constitutionnelle). La trajectoire de Schmitt montre où mène une souveraineté sans limite juridique.
- Pourquoi c’est actuel
- Les débats sur l’état d’urgence (attentats, pandémie de COVID-19, couvre-feux) posent toujours la question de Schmitt : qui décide, et sous quel contrôle ?
- Sources
- Schmitt, C. (1922). Politische Theologie. Duncker & Humblot. Schmitt, C. (1927). « Der Begriff des Politischen ». Kelsen, H. (1931). Wer soll der Hüter der Verfassung sein ? Die Justiz, 6, 576-628. Agamben, G. (2003). État d’exception (trad. J. Gayraud). Seuil. Biographie : Deutsches Historisches Museum. Constitution belge, art. 187 (texte coordonné). Militaires en rue : BX1, 27 novembre 2020 presse.
Choix des auteurs : ceux dont l’œuvre traite directement du sujet. D’autres traditions (Bentham, Durkheim, Foucault, Becker, justice restauratrice…) sont résumées dans les « Lectures » plus bas. Les citations sont traduites ou résumées par Au plus Juste ; les références renvoient aux éditions originales.
À quoi sert une peine ?
Punir parce que c’est juste, dissuader, protéger, réparer, réinsérer : les chiffres ne disent pas lequel de ces buts doit primer. Dix traditions répondent, chacune par son meilleur argument et sa principale critique. L’ordre change à chaque visite.
Les textes cités.
Les références de chaque auteur figurent dans sa carte (« Sources »).
Œuvres citées dans les lectures
- Beccaria, C. (1764). Des délits et des peines.
- Becker, G. (1968). « Crime and Punishment: An Economic Approach ». Journal of Political Economy, 76(2).
- Bentham, J. (1789). An Introduction to the Principles of Morals and Legislation.
- Braithwaite, J. (1989). Crime, Shame and Reintegration. Cambridge University Press.
- Durkheim, É. (1895). Les Règles de la méthode sociologique.
- Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Gallimard.
- Kant, E. (1797). Métaphysique des mœurs, Doctrine du droit.
- Rusche, G. et Kirchheimer, O. (1939). Punishment and Social Structure. Columbia University Press.
- Wilson, J. Q. et Kelling, G. (1982). « Broken Windows ». The Atlantic Monthly.