Immigration et asile
Combien de personnes arrivent, pourquoi, et qu’est-ce que cela change ?
Cette rubrique ne donne pas de chiffres nouveaux : elle présente des analyses et des interprétations. Chaque auteur est situé dans son époque, son idée est résumée, puis confrontée aux données et à ses critiques ; chaque énoncé porte son statut (fait, résultat d’études, interprétation, jugement normatif). Les faits, les données des administrations et l’actualité sont dans la rubrique Questions · Immigration et asile.
Hospitalité, droits, frontières : quatre auteurs à l’épreuve des faits.
Quatre auteurs dont l’œuvre traite directement de l’étranger, du réfugié et de la frontière. Pour chacun : le contexte, l’idée, ce que les faits belges et européens en disent, les critiques et l’actualité. Une thèse normative (ce qui est juste) ne se confirme pas par des chiffres ; une thèse empirique (ce qui se passe) peut l’être. Chaque carte précise de quel type d’énoncé il s’agit.
| Auteur | Question | Thèse | Type d’énoncé | Ce que disent les données |
|---|---|---|---|---|
| Emmanuel Kant | Que doit-on à l’étranger ? | Un droit de visite : ne pas être traité en ennemi | Normatif | Le droit d’asile actuel va plus loin que Kant |
| Hannah Arendt | Que valent les droits sans État ? | Il faut d’abord « le droit d’avoir des droits » | Normatif et historique | La Belgique condamnée en 2023 pour ne pas avoir accueilli un demandeur d’asile |
| Claude Lévi-Strauss | Les cultures sont-elles inégales ? | Non ; c’est leur rencontre qui fait le progrès | Anthropologique | Discriminations à l’embauche démontrées en Belgique |
| Carl Schmitt | Qui décide qui entre ? | Le souverain, selon la distinction ami/ennemi | Normatif (et politiquement compromis) | L’asile est encadré par des règles européennes et internationales |
Emmanuel Kant1724-1804 · KönigsbergLe droit d’hospitalité
- Contexte
- Dans Vers la paix perpétuelle (1795), Kant propose les conditions d’une paix durable entre États.
- L’idée
- Le troisième « article définitif » fonde un droit cosmopolitique limité à l’hospitalité universelle : l’étranger a le droit de ne pas être traité en ennemi en arrivant sur le sol d’un autre. C’est un droit de visite, pas un droit d’être accueilli durablement, sauf si le renvoyer causait sa perte.
- Le mécanisme
- La Terre étant sphérique, les hommes ne peuvent se disperser à l’infini et doivent se supporter les uns les autres.
- Type d’énoncé
- Normatif.
- Ce que disent les données
- Fait Le droit actuel va plus loin : la Convention de Genève de 1951 interdit de renvoyer un réfugié vers un pays où sa vie ou sa liberté serait menacée. En 2025, la Belgique a enregistré 27 540 premières demandes d’asile, soit 2,3 pour 1 000 habitants (Union : 1,5) (Eurostat, migr_asyappctza).
- Critiques et limites
- Joseph Carens (voir les « Lectures ») estime que l’hospitalité kantienne est trop limitée ; d’autres y voient au contraire la bonne mesure : un devoir minimal, pas un droit d’installation.
- Pourquoi c’est actuel
- Le débat sur l’accueil des demandeurs d’asile et sur les retours forcés oppose encore ces deux lectures.
- Sources
- Kant, I. (1795). Zum ewigen Frieden, troisième article définitif. Convention relative au statut des réfugiés (1951), art. 33.
Hannah Arendt1906-1975 · Allemagne, États-UnisLe droit d’avoir des droits
- Contexte
- Apatride de 1937 à 1951, réfugiée en France puis aux États-Unis, Arendt écrit « Nous autres réfugiés » (1943) puis Les Origines du totalitarisme (1951).
- L’idée
- Les droits de l’homme, censés appartenir à tous, se sont révélés sans effet pour ceux qui avaient perdu leur citoyenneté. Le premier droit est « le droit d’avoir des droits » : appartenir à une communauté politique qui les garantit.
- Le mécanisme
- Sans institution pour les faire respecter, les droits proclamés restent des mots.
- Type d’énoncé
- Normatif et historique.
- Ce que disent les données
- Fait Le 18 juillet 2023, dans l’arrêt Camara c. Belgique, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Belgique pour ne pas avoir exécuté une décision de justice ordonnant l’accueil d’un demandeur d’asile ; la Cour relève une carence systémique (arrêt sur HUDOC). Interprétation Le droit d’asile existait sur le papier ; son effectivité dépendait de l’exécution par l’État, exactement le point d’Arendt.
- Critiques et limites
- Arendt décrit l’Europe de l’entre-deux-guerres ; le droit européen et la Cour de Strasbourg offrent aujourd’hui des recours qui n’existaient pas alors.
- Pourquoi c’est actuel
- La crise de l’accueil des demandeurs d’asile en Belgique depuis 2021 pose la question de la distance entre droits proclamés et droits effectifs.
- Sources
- Arendt, H. (1943). We Refugees. The Menorah Journal, 31(1). Arendt, H. (1951). The Origins of Totalitarianism. Harcourt, Brace. Cour européenne des droits de l’homme, Camara c. Belgique, 18 juillet 2023, req. n° 49255/22.
Claude Lévi-Strauss1908-2009 · FranceLa diversité des cultures
- Contexte
- Anthropologue, Lévi-Strauss rédige Race et histoire (1952) pour l’UNESCO, dans le cadre de sa campagne contre le racisme après la Seconde Guerre mondiale.
- L’idée
- Il n’existe pas de hiérarchie entre les cultures : chacune juge les autres à partir de ses propres valeurs (l’ethnocentrisme), et le « barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie ». Le progrès naît de la coalition entre cultures différentes. Dans Race et culture (1971), il ajoute qu’une certaine distance entre cultures est aussi ce qui les fait vivre, une thèse qui a fait débat.
- Le mécanisme
- Les sociétés se développent par l’échange ; l’isolement les appauvrit.
- Type d’énoncé
- Anthropologique et normatif.
- Ce que disent les données
- Fait 20,2 % des habitants de la Belgique sont nés à l’étranger (Eurostat, migr_pop3ctb, 2025). 60,7 % des personnes nées hors de l’Union ont un emploi, contre 75,0 % des personnes nées en Belgique. Résultat d’études Des tests de discrimination menés en Belgique, avec des candidatures fictives envoyées au hasard, montrent qu’un nom étranger réduit les chances d’être rappelé (voir la partie Recherche de ce dossier). Interprétation Ces discriminations sont une forme concrète de l’ethnocentrisme décrit par Lévi-Strauss.
- Critiques et limites
- Son texte de 1971 a été lu comme une justification de la méfiance envers le mélange ; Lévi-Strauss s’en est défendu. Son relativisme est aussi critiqué : il rend difficile de juger les pratiques contraires aux droits humains.
- Pourquoi c’est actuel
- Les débats sur l’intégration, le multiculturalisme et les discriminations reprennent ses questions.
- Sources
- Lévi-Strauss, C. (1952). Race et histoire. UNESCO. Lévi-Strauss, C. (1971). Race et culture, repris dans Le Regard éloigné (1983). Plon. Eurostat, migr_pop3ctb.
Carl Schmitt1888-1985 · AllemagneL’ami et l’ennemi
- Contexte
- Juriste allemand, membre du parti nazi à partir de 1933, Schmitt est présenté ici de façon critique, pour des thèses qui inspirent encore certains discours sur les frontières (voir aussi le dossier Justice).
- L’idée
- Le politique se définit par la distinction entre l’ami et l’ennemi (La Notion de politique, 1927) ; le souverain est celui qui décide de l’exception. Décider qui appartient à la communauté et qui en est exclu est l’acte politique par excellence.
- Le mécanisme
- La communauté se définit par opposition à ceux qu’elle exclut.
- Type d’énoncé
- Normatif, non testable.
- Ce que disent les données
- Fait L’asile en Belgique est encadré par la Convention de Genève, la Convention européenne des droits de l’homme et le droit de l’Union ; le pacte européen sur la migration et l’asile s’applique depuis le 12 juin 2026 (voir le lexique, « Système de Dublin »). Interprétation La décision d’accueillir ou de refuser n’appartient plus à un souverain seul, mais à des règles partagées et contrôlées par des juges, à l’opposé du modèle de Schmitt.
- Critiques et limites
- Hannah Arendt montre où mène la transformation de populations entières en « ennemis » ou en apatrides. Le droit international et européen s’est construit après 1945 contre cette logique.
- Pourquoi c’est actuel
- Les discours qui présentent l’immigration comme une menace existentielle reprennent, souvent sans le savoir, la grille ami/ennemi.
- Sources
- Schmitt, C. (1927). Der Begriff des Politischen. Schmitt, C. (1922). Politische Theologie. Duncker & Humblot. Biographie : Deutsches Historisches Museum.
Choix des auteurs : ceux dont l’œuvre traite directement de l’étranger et de l’asile. Carens, Walzer, Miller, Borjas, Collier, Sayad et d’autres sont résumés dans les « Lectures » plus bas. Les citations sont traduites ou résumées par Au plus Juste ; les références renvoient aux éditions originales.
Qui a le droit de venir, et de rester ?
Un État peut-il choisir qui entre ? Que doit-on à ceux qui fuient ? Les chiffres ne tranchent pas ces questions. Douze traditions répondent, chacune par son meilleur argument et sa principale critique. L’ordre change à chaque visite.
Les textes cités.
Les références de chaque auteur figurent dans sa carte (« Sources »).
Œuvres citées dans les lectures
- Arendt, H. (1951). The Origins of Totalitarianism. Harcourt.
- Borjas, G. (2016). We Wanted Workers. W. W. Norton.
- Carens, J. (2013). The Ethics of Immigration. Oxford University Press.
- Clemens, M. (2011). « Economics and Emigration: Trillion-Dollar Bills on the Sidewalk? ». Journal of Economic Perspectives, 25(3), 83-106.
- Collier, P. (2013). Exodus. Oxford University Press.
- Marx, K. (1870). Lettre à Sigfrid Meyer et August Vogt, 9 avril 1870.
- Miller, D. (2016). Strangers in Our Midst. Harvard University Press.
- Sayad, A. (1999). La double absence. Seuil.
- Walzer, M. (1983). Spheres of Justice. Basic Books.